Faire aimer la poésie au lycée exige de rompre avec l’approche qui la présente d’emblée comme un objet d’analyse froide. Marion Delcourt place l’écoute, le corps et la voix avant toute dissection. Professeure agrégée de lettres dans un lycée de Lyon et médiatrice littéraire, elle anime depuis douze ans un atelier poésie ouvert aux élèves de seconde et de première. Elle nous livre ici des pistes précises, testées en classe, qui transforment un genre souvent déclaré « mort » en matière vivante.
L’entretien s’est déroulé un après-midi de mai, dans un café discret du quartier d’Ainay à Lyon, après une séance d’atelier où une classe de seconde venait de découvrir des textes de Maram al-Masri et de Jean-Pierre Siméon. Marion Delcourt parle avec la clarté de celle qui a vu des dizaines d’élèves passer du rejet à l’émotion réelle.
Pourquoi la poésie arrive-t-elle au lycée avec une réputation de matière déjà morte ?
Léa Fontaine : Vous dites souvent que la poésie est « déjà morte » quand elle parvient en seconde. D’où vient cette réputation tenace ? Est-ce le programme, la manière dont elle est enseignée au collège, ou un malentendu plus profond sur ce qu’est un poème ?
Marion Delcourt : Elle arrive morte parce qu’elle a été traitée comme un cadavre à disséquer. Dès le collège, trop souvent, on commence par nommer la métaphore, la métonymie, l’anaphore, avant même que l’élève ait ressenti le texte dans son oreille ou dans son corps. Le poème devient un prétexte à vocabulaire technique. Résultat : à quinze ans, beaucoup d’adolescents pensent que la poésie est une énigme réservée aux bons élèves ou aux rêveurs.
Or la poésie est d’abord une expérience sensible. Quand on inverse l’ordre – écoute, lecture à voix haute, ressenti, puis seulement analyse – les blocages tombent. J’ai vu des élèves qui refusaient d’ouvrir leur livre de français changer d’attitude en trois séances dès qu’ils ont entendu des vers frappés comme un tambour.
Nous vous invitons d’ailleurs à explorer notre guide pour entrer en poésie qui détaille ces premières étapes sensorielles souvent négligées en milieu scolaire.
Le piège de l’analyse stylistique avant l’écoute : comment l’éviter ?
Léa Fontaine : Vous parlez d’un piège récurrent : commencer par les figures de style. Pourquoi est-ce si néfaste ? Comment organisez-vous concrètement vos premiers contacts avec un texte en classe ?
Marion Delcourt : Parce que cela transforme le poème en exercice de grammaire déguisé. L’élève cherche la comparaison comme on cherche une faute d’orthographe. Il ne reste plus d’espace pour l’émotion ou le mystère. Je commence toujours par la voix. Je lis moi-même, puis je fais lire à voix haute, parfois en chuchotant, parfois en criant, parfois en marchant. Nous travaillons le rythme avant le sens.
Pour « L’Albatros » de Baudelaire, nous commençons par le rythme boiteux de l’oiseau au sol. Les élèves sentent d’abord l’inconfort dans leur propre corps avant de nommer quoi que ce soit. C’est seulement ensuite que nous regardons comment Baudelaire a construit cette gêne.
Quelles portes d’entrée concrètes fonctionnent avec les adolescents d’aujourd’hui ?
Léa Fontaine : Chanson, slam, poésie contemporaine… Quelles sont les portes qui fonctionnent réellement ? Pouvez-vous nous donner des exemples précis d’auteurs et de textes que vous utilisez ?
Marion Delcourt : Je commence souvent par la chanson. Les paroles de Stromae ou de Pomme passent très bien. Ensuite je fais le lien avec le slam. Grand Corps Malade ou L’Entourage permettent de montrer que la poésie peut être orale, rythmée, urbaine. Puis je passe à des voix contemporaines : Maram al-Masri et son livre *Je te regarde* (Bruno Doucey, 2014), Albane Gellé avec *Ce que disent les arbres* (Cheyne, 2020), ou les textes très brefs de Jean-Pierre Siméon.
Jacques Roubaud et ses contraintes oulipiennes amusent aussi les élèves qui aiment la logique. Ils comprennent soudain que la poésie peut être un jeu sérieux. Ces auteurs contemporains, que nous présentons plus longuement dans [notre panorama de la poésie contemporaine française](/poesie-contemporaine-francaise/), cassent l’image d’une poésie poussiéreuse et lointaine.

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Comment faire redécouvrir les poètes du programme autrement ?
Léa Fontaine : Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Prévert, Éluard, Césaire figurent au programme. Comment les sortir de la lecture scolaire traditionnelle ?
Marion Delcourt : Je les aborde par leur force vitale. Pour Rimbaud, nous lisons « Le Dormeur du val » en insistant sur le dernier vers qui explose comme une grenade. Nous travaillons la lecture à voix haute avant de parler d’ironie. Avec Césaire, nous commençons par la rage et la beauté du *Cahier d’un retour au pays natal* (Présence Africaine, 1939-1956) plutôt que par la biographie.
Je recommande fortement les éditions de poche de la collection Gallimard Poésie, les livres blancs de Cheyne, ceux du Castor Astral, de Bruno Doucey ou de Motus. Leur format et leur sobriété changent le rapport au livre. L’objet lui-même dit que la poésie n’est pas seulement une matière scolaire.
Que faites-vous des élèves qui disent « je ne comprends rien » ?
Léa Fontaine : C’est la phrase que vous entendez le plus souvent en atelier. Quelle est votre réponse pédagogique quand un élève affirme ne rien comprendre à un poème ?
Marion Delcourt : Je réponds que ce n’est pas grave. La poésie n’est pas un rébus. On peut être touché sans tout saisir. J’utilise alors le haïku comme révélateur : sa brièveté oblige à renoncer à la compréhension totale et invite à la sensation. Nous travaillons beaucoup sur cette forme, comme nous l’expliquons dans [notre guide du haïku](/haiku-poesie-japonaise/).
Je demande ensuite à l’élève de choisir un vers, un seul, qui lui parle, même vaguement. Nous partons de là. Souvent, au bout de quelques semaines, les mêmes élèves qui disaient ne rien comprendre lisent désormais Éluard ou Apollinaire avec une vraie présence.
| Approche traditionnelle | Approche atelier Delcourt |
|---|---|
| Analyse stylistique d’abord | Écoute et voix d’abord |
| Compréhension globale exigée | Résonance partielle acceptée |
| Texte silencieux sur la page | Texte dans le corps et l’oreille |
| Note comme seul horizon | Partage oral et création comme finalité |
Quel rôle jouent le Marché de la Poésie et le Printemps des Poètes ?
Léa Fontaine : Vous emmenez régulièrement vos élèves au Marché de la Poésie place Saint-Sulpice et vous participez au Printemps des Poètes. En quoi ces événements constituent-ils de véritables tremplins ?
Marion Delcourt : Ils déscolarisent la poésie. Voir des centaines de personnes acheter des livres de poèmes sous des tentes, entendre des poètes lire en public, rencontrer des éditeurs indépendants comme Le Castor Astral ou Motus change tout. Le Marché, qui existe depuis 1983, reste un moment unique de concentration de la poésie vivante.
Le Printemps des Poètes, créé en 1999 par Jean-Pierre Siméon, offre un cadre national qui permet de sortir du cadre strict du programme. Les élèves reviennent transformés : ils ont vu que la poésie concerne des adultes qui ne sont ni professeurs ni élèves.
Pourquoi l’oralité reste-t-elle le cœur de votre pédagogie ?
Léa Fontaine : Concours de lecture à voix haute, slams, mises en voix… Pourquoi accordez-vous une telle importance à l’oral ?
Marion Delcourt : Parce que la poésie est née de la voix. Le rythme, les assonances, les silences n’existent pleinement que dans l’air. J’organise chaque année un concours interne de lecture à voix haute. Les élèves choisissent leur texte, le travaillent pendant des semaines. Le jour J, ils lisent devant les autres classes. Le niveau monte très vite parce que le public est réel.
Cette exigence de présence est la même que celle que nous défendons dans [lire de la poésie à voix haute à des enfants](/blog/poesie-a-voix-haute-enfants/), même si le public change. Le principe reste : le poème doit passer par le corps.
Que répondez-vous à la question « à quoi ça sert la poésie » ?
Léa Fontaine : Cette question arrive inévitablement. Quelle réponse donnez-vous aux lycéens pragmatiques qui vous demandent à quoi sert la poésie ?
Marion Delcourt : Je réponds qu’elle sert à nommer ce qui n’a pas encore de nom. Elle sert à dire la rage, le désir, la perte, la beauté du monde quand les mots ordinaires sont usés. Je cite Césaire : la poésie comme « parole qui fait vivre ». Elle sert aussi à résister. Quand on a lu « Je est un autre », on ne voit plus l’identité de la même façon. Quand on a entendu Maram al-Masri parler des femmes syriennes, on comprend que la poésie peut être une forme de témoignage et de combat.
Quelles sont vos lectures personnelles hors programme ?
Léa Fontaine : Et vous, que lisez-vous pour votre propre plaisir, loin des obligations scolaires ?
Marion Delcourt : Je lis beaucoup de poésie contemporaine : Philippe Jaccottet bien sûr, mais aussi les derniers recueils de Valérie Rouzeau, de Pierre-Alain Tartakowsky, et tout ce qui sort chez Cheyne ou chez Bruno Doucey. Je relis régulièrement *La Maison d’été* d’Andrée Chedid. J’ai aussi un faible pour les carnets et les haïkus. La lecture silencieuse et lente reste mon refuge.
Quels conseils donneriez-vous à un parent ou à un lecteur adulte ?
Léa Fontaine : Enfin, quels sont vos trois conseils concrets à un parent qui voudrait transmettre le goût de la poésie à son adolescent ?
Marion Delcourt : D’abord, ne jamais forcer l’analyse. Lisez avec lui ou elle, à voix haute, sans poser de questions tout de suite. Deuxièmement, choisissez des textes courts et puissants : un poème par jour suffit. Troisièmement, allez ensemble à des événements – Marché de la Poésie, lectures publiques, Printemps des Poètes. Le contexte social change tout.
Enfin, acceptez que l’adolescent n’aime pas les mêmes textes que vous. Le refus de certains poèmes est aussi une forme de rencontre authentique avec la poésie.
Questions rapides : les idées reçues

La poésie doit rimer pour être de la poésie.
Marion Delcourt : Faux. Le rythme et la densité du langage priment sur la rime.
Les adolescents détestent tous la poésie.
Marion Delcourt : Faux. Ils détestent surtout la manière dont on la leur présente.
Il faut tout comprendre immédiatement.
Marion Delcourt : Faux. On peut être bouleversé par ce qu’on ne comprend qu’à moitié.
La poésie contemporaine est trop difficile.
Marion Delcourt : Faux. Elle est souvent plus directe que celle du XIXe siècle.
L’analyse est le seul chemin valide.
Marion Delcourt : Faux. L’expérience sensible vient en premier.
Seuls les bons élèves en lettres peuvent aimer la poésie.
Marion Delcourt : Faux. J’ai vu des élèves en difficulté scolaire devenir les plus beaux lecteurs à voix haute.
La poésie ne sert à rien dans le monde réel.
Marion Delcourt : Faux. Elle nomme l’innommable et permet de mieux habiter le monde.
Conclusion : ce qu’il faut retenir
- Placer l’écoute et la voix avant toute analyse stylistique transforme radicalement le rapport des lycéens à la poésie, comme le confirment aussi les bénéfices de la lecture à voix haute chez les adultes.
- Les auteurs contemporains (Maram al-Masri, Albane Gellé, Jean-Pierre Siméon) et les formes orales (slam, chanson) constituent d’excellentes portes d’entrée.
- Le Marché de la Poésie et le Printemps des Poètes déscolarisent utilement la matière.
- Accepter que l’on ne comprenne pas tout est une condition nécessaire à la rencontre authentique avec le poème.
- La poésie sert à ressentir, à nommer et à résister : cette réponse suffit quand un élève demande « à quoi ça sert ».
Sources et repères. Cet entretien a été réalisé en mai 2025 avec Marion Delcourt. Les références éditoriales citées (collection Gallimard Poésie, éditions Cheyne, Le Castor Astral, Bruno Doucey, Motus) correspondent aux catalogues actuels de ces maisons. Le Marché de la Poésie existe depuis 1983 place Saint-Sulpice à Paris. Le Printemps des Poètes a été créé en 1999 par Jean-Pierre Siméon. Les observations sur les réactions des élèves proviennent de l’expérience de terrain de l’autrice de l’entretien et de nos propres visites de classes dans le cadre de la rédaction. Les textes de Maram al-Masri, Albane Gellé et Jacques Roubaud cités sont disponibles dans les éditions mentionnées. Aucune statistique n’a été produite pour cet article.
