Dans un album, le texte avance à voix haute tandis que l’image travaille en silence. Elle montre, bien sûr, mais elle peut aussi retenir une information, déplacer le point de vue, annoncer un danger, contredire une parole ou confier à l’enfant ce que l’adulte lecteur n’a pas encore remarqué.

Illustrer, compléter, contredire

On oppose volontiers le texte, qui raconterait, à l’image, qui illustrerait. Cette répartition rassurante ne résiste pas longtemps à la lecture des meilleurs albums. Texte et image y constituent moins deux versions d’une même histoire que deux voix prises dans une conversation. Elles peuvent s’accorder, se relayer, s’interrompre ou se démentir.

Le guide complet des albums pour les 3-6 ans reprend ces critères sous l’angle du choix en librairie.

Le conte illustré offre un terrain d’observation particulièrement net de ce rapport entre texte et image, comme le montre la tradition des contes populaires illustrés, où l’image fixe souvent ce que le récit oral laissait ouvert.

La redondance n’est pourtant pas une faiblesse en soi. Lorsqu’une phrase dit qu’un ours entre dans la forêt et que l’image montre cet ours parmi les arbres, le jeune lecteur établit des correspondances essentielles: il reconnaît un personnage, associe un mot entendu à une forme, vérifie une action. Cette concordance soutient particulièrement les premières lectures. Elle donne des repères et rend possible l’anticipation.

Mais une image qui se contente toujours de répéter le texte finit par lui être subordonnée. Elle confirme sans ouvrir. L’album prend toute sa force lorsque chaque langage assume ce qu’il sait faire. Le texte nomme, rythme, ordonne les événements et peut entrer dans la pensée d’un personnage. L’image dispose simultanément les êtres et les objets, donne à voir les distances, les attitudes, les rapports de taille, les regards. Elle installe en une seule double page une quantité d’informations que la phrase devrait longuement énumérer.

La contradiction féconde commence dès qu’un écart apparaît. Un narrateur affirme qu’il n’a pas peur; l’image montre ses épaules remontées, ses mains crispées, l’ombre immense projetée derrière lui. Un personnage se prétend seul; un museau dépasse d’un rideau. Un adulte décrit une situation ordinaire; la couleur, le décor ou le cadrage signalent qu’elle ne l’est pas. L’enfant comprend alors que raconter ne consiste pas seulement à dire la vérité, mais aussi à la masquer, à l’ignorer ou à la transformer.

Anthony Browne a fait de cet écart un principe majeur. Dans Une histoire à quatre voix, publié en français chez Kaléidoscope, une promenade au parc est racontée successivement par quatre personnages. Les voix ne diffèrent pas seulement par leur vocabulaire. Les images modifient les couleurs, les saisons, les arbres, les proportions et l’atmosphère selon celui ou celle qui perçoit la scène. Un même lieu devient hostile, mélancolique ou joyeux. L’image ne décore donc pas quatre récits: elle rend visibles quatre manières d’habiter le monde.

Dans Le Tunnel, également publié chez Kaléidoscope, Anthony Browne sème dans le décor des allusions aux contes, place des indices à la périphérie et fait peser sur la forêt une inquiétude que le texte n’explicite pas entièrement. Regarder les troncs, les ombres et les formes cachées revient à lire une mémoire des histoires. L’enfant attentif sait parfois avant le lecteur adulte que cette forêt en contient plusieurs autres.

Avant les mots, une lecture véritable

Dire qu’un enfant «regarde les images» avant de savoir lire risque de minimiser son activité. Il ne feuillette pas un album en attendant l’accès au texte: il lit déjà. Il identifie une permanence sous les changements de posture, suit un personnage d’une page à l’autre, distingue le premier plan de l’arrière-plan, interprète un visage, attribue une intention à un geste. Il compare et formule des hypothèses.

Cette lecture n’est pas innée dans tous ses détails. Elle se construit avec l’expérience des livres et avec l’accompagnement d’un adulte. Comprendre qu’une suite d’images représente une continuité temporelle, qu’un personnage vu de dos reste le même, qu’un changement de couleur peut correspondre à une émotion: tout cela s’apprend. L’album est à la fois un récit et une école du regard. Elle continue de se développer bien après l’apprentissage du décodage, notamment avec les beaux livres illustrés comme Les Maudits, où la planche porte l’essentiel du sens.

Une jeune femme désignant un détail d'illustration à un enfant attentif
L'enfant qui ne sait pas lire perçoit la tension entre le texte et l'image, souvent avant l'adulte qui lit.

Claude Ponti sollicite avec une exigence singulière cette compétence naissante. Dans L’Album d’Adèle, publié chez Gallimard Jeunesse, la page devient un territoire d’associations, de métamorphoses et de rencontres. Il ne s’agit pas de suivre docilement une ligne narrative unique. L’œil circule, revient en arrière, rapproche des formes et invente des relations. Le livre accueille ainsi une lecture qui ne passe pas encore par le déchiffrement alphabétique, mais qui n’a rien de passif.

Dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, publié par L’École des loisirs, Ponti organise de vastes scènes où l’action principale cohabite avec une multitude de micro-événements. Le texte conduit la préparation d’une fête, tandis que l’image multiplie les incidents, les inventions, les personnages minuscules et les plaisanteries latérales. Une lecture rapide suit l’histoire; une lecture patiente découvre plusieurs récits enchâssés dans le décor. Aucun passage à voix haute ne peut épuiser une telle page.

L’enfant qui ne lit pas encore les mots peut y exercer des opérations complexes:

  • retrouver un personnage récurrent au milieu d’une foule;
  • repérer une transformation entre deux pages;
  • comprendre qu’un détail annonce la suite;
  • distinguer ce qu’un personnage sait de ce que le lecteur voit;
  • interpréter une expression, une posture ou une distance;
  • reconstruire une action à partir de ses étapes visuelles;
  • remarquer une plaisanterie qui échappe au récit verbal.

Cette avance possible de l’enfant sur l’adulte est l’un des plaisirs les plus justes de l’album. Celui qui écoute n’est pas condamné à recevoir. Il détient parfois une information inaccessible à celui qui lit le texte les yeux trop fixés sur les lignes. La lecture devient alors partagée, non parce que l’adulte explique tout, mais parce que chacun apporte ce qu’il a vu.

La page est une scène

Le sens d’un album ne réside pas seulement dans ce qui est représenté. Il dépend aussi de la manière dont le livre matériel organise l’apparition des images. Le format, le cadrage, la double page et le tourne-page sont des éléments narratifs aussi décisifs qu’un temps verbal ou qu’une ponctuation.

Ce rapport texte-image conditionne aussi la lecture à voix haute, sujet que nous traitons dans lire de la poésie à voix haute aux enfants.

Un grand format invite souvent à explorer. Il permet la foule, le paysage, les actions simultanées. Un petit format rapproche le livre du corps et convient à l’intimité, au secret ou à la confidence. Un format vertical accentue la hauteur d’un arbre, d’une maison ou d’un personnage menaçant; un format horizontal ouvre un trajet et favorise le déplacement du regard.

Le cadrage règle quant à lui notre distance. Un plan large expose la solitude d’un petit personnage dans un espace démesuré. Un gros plan nous place devant un visage ou un objet dont aucune échappée n’est possible. Une figure coupée par le bord de la page semble continuer hors du livre: le monde raconté déborde alors le cadre.

La double page n’est pas une simple surface agrandie. Elle forme une unité rythmique traversée par la pliure centrale. L’illustrateur peut éviter cette pliure, la transformer en frontière, en ravin, en mur, ou faire passer un personnage d’un côté à l’autre. La page de gauche porte ce qui est déjà découvert; celle de droite attire vers ce qui vient. Cette orientation n’est jamais absolument mécanique, mais elle structure puissamment l’attente.

Procédé Effet narratif possible Question à poser en lisant
Grand plan d’ensemble Situer, isoler, faire chercher «Où est le personnage?»
Gros plan Intensifier une émotion ou un détail «Qu’est-ce que son visage nous apprend?»
Double page sans marge Donner une impression d’expansion «L’image semble-t-elle continuer?»
Personnage au bord du cadre Suggérer une entrée, une fuite ou un hors-champ «Que peut-il y avoir hors de la page?»
Tourne-page Retarder une révélation ou produire une surprise «Que va-t-on découvrir ensuite?»
Changement de palette Signaler une humeur, un lieu ou un point de vue «Pourquoi les couleurs ont-elles changé?»

Le tourne-page constitue le montage propre au livre. Tant que la page n’est pas tournée, l’image suivante demeure matériellement cachée. Une phrase peut s’arrêter sur une attente, une menace ou une question; la main accomplit alors le passage au plan suivant. La surprise dépend du geste, de sa vitesse et parfois de son hésitation.

Dans De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, écrit par Werner Holzwarth, illustré par Wolf Erlbruch et publié en français par Milan, la répétition verbale construit une enquête, mais l’image porte une part essentielle du comique. La posture de la taupe, les dimensions comparées des animaux et surtout la représentation très concrète des indices donnent au récit son efficacité. Chaque rencontre prépare la suivante, et chaque tourne-page renouvelle la même question avec une variation visuelle. La composition transforme un sujet trivial en mécanique d’observation.

Un album ouvert sur une double page, posé sur une table
La double page pose une situation, le tourne-page crée l'attente : la mise en scène fait partie du récit.

Wolf Erlbruch sait aussi faire peser le blanc autour des figures. Dans La Grande Question, publié en français par les éditions Être, les réponses successives à la question de l’existence prennent leur sens dans l’accord entre quelques mots et des personnages visuellement très caractérisés. L’espace laissé vide n’est pas une absence de décor: il donne à chaque réponse sa durée, sa solitude et sa gravité.

Ce que l’image tait, ce qu’elle console

L’image ne livre pas toujours davantage d’informations que le texte. Elle peut au contraire préserver une incertitude. Un album n’a pas à résoudre ce qu’un personnage ressent ni à convertir toute émotion en message. Certains illustrateurs laissent subsister un écart entre la douleur et sa représentation, entre la disparition et ce qui peut en être dit.

Dans Moi et Rien, publié par Pastel, Kitty Crowther raconte le deuil d’une mère à travers une enfant et son compagnon nommé Rien. Le texte laisse entendre que les adultes ne voient pas cette présence. L’image lui donne pourtant une forme et une place. Rien existe pour le lecteur parce qu’il existe dans l’expérience de l’enfant. Ce choix visuel ne tranche pas entre l’ami imaginaire, le souvenir et la figure consolatrice. Il rend perceptible une vérité affective sans l’enfermer dans une explication.

Kitty Crowther travaille souvent avec des formes apparemment fragiles, des couleurs retenues et des espaces où l’étrangeté demeure proche du quotidien. Dans La Visite de Petite Mort, également publié par Pastel, le personnage de la Mort cesse d’être seulement effrayant grâce à sa silhouette, à ses gestes et à sa relation avec Elsewise. L’image déplace ce que le mot «mort» pourrait imposer de manière abstraite. Elle introduit de la douceur sans nier la gravité.

Pour choisir concrètement en librairie, voir offrir un livre à un enfant.

La contradiction, ici, n’est pas une farce destinée à prendre le texte en faute. Elle permet d’accueillir plusieurs niveaux de compréhension. Les mots peuvent énoncer une absence pendant que l’image maintient une présence; ils peuvent nommer la peur pendant que la couleur ouvre un espace de consolation. Cette coexistence respecte mieux l’expérience enfantine que ne le ferait une morale explicitée.

Il faut donc résister à la tentation de tout traduire. Demander sans cesse «qu’est-ce que cela veut dire?» suppose qu’une image dissimule une réponse unique. Mieux vaut partir de ce qui est visible: «Qu’as-tu remarqué?», «Où regarde-t-il?», «Qu’est-ce qui a changé?». La description attentive précède l’interprétation et la rend plus libre.

Lire à voix haute sans recouvrir l’image

Une lecture d’album trop pressée peut paradoxalement faire disparaître les illustrations. L’adulte lit la phrase, tourne aussitôt la page et poursuit, comme si le livre était un texte accompagné de pauses décoratives. Or l’enfant a besoin de temps pour parcourir une scène, revenir sur un détail et confronter ce qu’il entend à ce qu’il voit.

Ce temps n’a pas besoin d’être rempli. Après la lecture d’une phrase, quelques secondes de silence suffisent souvent. Le silence n’interrompt pas l’histoire: il appartient à sa mise en scène. Il permet à l’image de répondre.

On peut adopter quelques gestes simples:

  • présenter la couverture et les pages de garde sans annoncer immédiatement l’intrigue;
  • tenir le livre de manière que l’image reste visible après la lecture du texte;
  • ralentir avant un tourne-page, sans fabriquer artificiellement du suspense;
  • accepter qu’un enfant revienne en arrière pour vérifier un indice;
  • accueillir une remarque sans transformer chaque page en questionnaire;
  • relire le texte après l’observation si l’image en a déplacé le sens;
  • varier la voix avec mesure, afin de ne pas imposer une émotion que l’illustration laisse ambiguë.

La question la plus féconde n’est pas toujours «que va-t-il se passer?». On peut demander: «Qu’est-ce que nous savons que le personnage ne sait pas?», «Est-ce que l’image raconte la même chose?», «Qui regarde qui?». Ces formulations apprennent à distinguer les points de vue sans exiger un vocabulaire technique.

Il convient aussi de relire. À la première lecture, l’enfant suit souvent l’action principale. À la deuxième, il repère les signes précurseurs, les personnages secondaires ou les transformations du décor. La connaissance de la fin ne diminue pas le plaisir: elle donne accès au travail de construction. L’album révèle alors qu’il avait préparé ce qui semblait surgir.

Lire à voix haute, enfin, ce n’est pas gouverner entièrement l’attention de l’enfant. C’est prêter sa voix aux mots tout en laissant ses yeux mener leur propre enquête. Un album accompli ménage précisément cette double liberté: le texte nous conduit, l’image nous retient, et l’histoire naît dans l’intervalle.

Sources et repères. Les albums analysés ici sont tous identifiables par leur édition française : Une histoire à quatre voix et Le Tunnel d’Anthony Browne chez Kaléidoscope ; L’Album d’Adèle de Claude Ponti chez Gallimard Jeunesse et Blaise et le château d’Anne Hiversère à L’École des loisirs ; De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête, écrit par Werner Holzwarth et illustré par Wolf Erlbruch, publié en français par Milan ; La Grande Question de Wolf Erlbruch aux éditions Être ; Moi et Rien et La Visite de Petite Mort de Kitty Crowther chez Pastel, département de L’École des loisirs. Kitty Crowther a reçu le prix commémoratif Astrid Lindgren, décerné par l’État suédois, et Wolf Erlbruch a été distingué par le prix Hans Christian Andersen de l’IBBY : ces deux récompenses internationales situent leur travail au-delà du seul marché francophone.