Il existe une catégorie de livres que les classifications de librairie placent mal : trop illustrés pour le rayon roman, trop narratifs pour le documentaire, trop soignés pour le rayon jeunesse seul. Les Maudits, d’Élian Blackmor et Carine M., appartient à cette famille — celle des beaux livres qui imitent le grimoire.
Le principe : faire semblant d’être un document
Le dispositif de ces ouvrages est constant et c’est là que réside leur charme. Le livre se présente comme le carnet de recherche d’un savant du XIXᵉ siècle : notes manuscrites, planches d’anatomie, classifications, croquis annotés, papier travaillé pour paraître ancien. Le contenu est entièrement fictif, mais la forme est celle du document scientifique.
Ce jeu avec les codes de l’érudition produit un plaisir particulier. Le lecteur sait qu’il est dans la fiction, et le livre fait comme si de rien n’était. Il ne raconte pas une histoire de créatures : il documente leur existence, avec le sérieux d’un naturaliste. C’est une forme de lecture très différente de celle qu’appelle un récit suivi, et elle mérite d’être proposée aussi tôt que possible aux jeunes lecteurs de 7 à 12 ans.
Cette veine a une longue tradition, du bestiaire médiéval au faux traité victorien. Les auteurs s’y inscrivent avec une cohérence graphique qui fait la valeur de l’objet.

Un livre qui se regarde autant qu’il se lit
Il faut le dire nettement : l’image domine. Le texte fonctionne par notices courtes, il éclaire les planches sans jamais les remplacer. Un lecteur qui aborderait l’ouvrage comme un roman serait déçu ; il n’y a pas d’intrigue à suivre.
C’est précisément ce qui en fait un livre utile pour certains enfants. Un jeune lecteur que la longueur d’un roman décourage peut entrer ici sans effort : chaque double page est autonome, on ouvre où l’on veut, on referme sans avoir perdu le fil. La lecture d’images est une compétence à part entière, que ces ouvrages exercent intensément — la même que celle mobilisée par les albums, où le texte et l’image racontent deux choses différentes.
Pour quel âge, vraiment
L’univers gothique — créatures, malédictions, ambiance nocturne — trouve son public vers douze-quatorze ans. Avant dix ans, certaines planches peuvent impressionner, et surtout le second degré du dispositif échappe : un enfant plus jeune risque de prendre le faux document pour un vrai, ce qui n’est pas grave mais fait manquer une partie du plaisir.
Il n’y a en revanche aucune limite supérieure. Ces livres sont massivement achetés par des adultes, pour eux-mêmes. C’est une caractéristique du genre : le beau livre illustré est l’un des rares formats où le rayon jeunesse et le rayon adulte se confondent sans que personne n’y trouve à redire.
| Ce que ce type de livre développe | Comment |
|---|---|
| La lecture d’image | L’essentiel du sens passe par la planche, pas par la notice |
| Le rapport aux codes du savoir | Le lecteur repère comment une mise en forme fabrique de la crédibilité |
| La lecture non linéaire | On entre par n’importe quelle page, sans perdre le fil |
| Le vocabulaire | Les notices empruntent au lexique naturaliste et taxinomique |
| Le goût de l’objet | Papier, reliure et maquette font partie de l’expérience |
Une réserve honnête
Ces ouvrages sont chers, et la question du rapport qualité-prix se pose réellement. La qualité de fabrication le justifie en partie, mais un livre feuilleté trois fois puis abandonné sur une étagère reste un achat discutable.
Le bon indicateur est simple : un enfant qui s’attarde déjà sur les planches d’un documentaire, qui recopie des dessins, qui aime les bestiaires et les cartes, tirera un usage durable de ce type de livre. Un enfant qui cherche une histoire s’en lassera vite. Mieux vaut alors l’orienter vers un roman qui l’emmène quelque part.

Où le situer dans une bibliothèque
Ce sont des livres de fond, pas des livres de passage. Ils se relisent par fragments sur plusieurs années, et supportent très bien d’être offerts : le format en fait un cadeau évident, ce qui explique leur présence massive en librairie à l’approche des fêtes.
Ils constituent aussi une bonne réponse à une situation fréquente — un adolescent que l’on veut voir lire et qui refuse le roman. Le beau livre illustré n’est pas un compromis au rabais : c’est une autre manière de lire, avec ses exigences propres. Il trouve naturellement sa place auprès des ouvrages que l’on choisit pour accompagner un enfant vers ses propres lectures.
Sources et repères. Élian Blackmor et Carine M. sont les auteurs d’une série d’ouvrages illustrés consacrés aux créatures fantastiques, publiés chez Albin Michel dans une veine de faux carnets naturalistes. Les caractéristiques décrites ici — dispositif de fausse érudition, primat de l’illustration, lecture non linéaire — valent pour l’ensemble de cette collection ; vérifier auprès du catalogue de l’éditeur le titre et l’édition exacts avant achat, les rééditions et coffrets étant fréquents dans ce segment.
